Les choix de Satoriz – Entretien, Jacques Minelli

C’est sa faute à lui ! Les huiles d’olive de compèt’, les panettones à tomber par terre, le comté affiné 16 mois que tout le monde nous envie, il les a choisis pour Satoriz. Depuis 25 ans aux manettes du référencement des produits, c’est Jacques-a-dit. Aujourd’hui, on lui demande le pourquoi du comment… Interview sans filtre !

Entretien – Jacques Minelli, directeur commercial de Satoriz

Bonjour Jacques, peux-tu nous décrire ton travail ?
Je rencontre des fournisseurs, discute avec eux, déguste leurs produits ou les teste, puis les étudie et les choisis éventuellement… Le but étant bien entendu que les clients les achètent et les apprécient. J’ai travaillé pendant 20 ans auprès de Serge Ancillon et fais principalement équipe aujourd’hui avec Odile Marcet, ancienne responsable du magasin d’Annecy.

Un mot sur ton parcours ?
Au moment d’entrer dans la vie active, le commerce ne m’attirait vraiment pas… Mais en 1982, j’ai eu l’opportunité de vendre du pain bio au levain. Un produit vivant, avec une histoire agricole et boulangère, différent chaque jour et qui évolue dans le temps, qu’on peut faire goûter, le tout dans un milieu sympa et détendu… Vu comme ça, le commerce m’a semblé nettement plus attractif ! Je me suis alors passionné pour le bio et les aliments et la suite a découlé tout naturellement, petit à petit.

Comment choisit-on un produit pour Satoriz ?
Pour une bonne partie, chez Satoriz comme chez nos confrères distributeurs du milieu bio, on sélectionne parmi une large offre de gammes nationales. En France, nous avons la chance d’avoir beaucoup de fournisseurs très qualitatifs, il suffit de faire de bons arbitrages. Mais ce n’est pas la partie la plus intéressante du travail. Il devient passionnant lorsqu’on cherche à faire différemment en augmentant le seuil d’exigence, en cherchant des circuits différents, en personnalisant notre offre.

Un label bio ne suffit donc pas ?
C’est une base très solide. On peut d’ailleurs signaler que tous nos produits ont une garantie, ce qui constitue une exigence forte quand d’autres enseignes continuent de proposer une offre qui mélange allégrement produits bio et produits soi-disant « naturels », notamment pour les cosmétiques et les compléments alimentaires. Mais on peut encore aller plus loin que les labels bio en refusant certains adjuvants de fabrication dans les aliments, certains types d’emballages, en choisissant des filières françaises ou locales…

On trouve beaucoup de produits préparés ou cuisinés dans les rayons… En a-t-on vraiment besoin ?
Le besoin est une notion difficile à évaluer. Notre organisme a-t-il besoin de ce type de produits ? La réponse est non ! Mais notre mode de vie fait qu’on peut difficilement s’en passer, ou qu’on y trouve du plaisir… Nous les proposons donc, et les consommons aussi, pour beaucoup d’entre nous. Mais le rôle de Satoriz est très certainement d’éduquer et d’inciter à faire par soi-même, depuis toujours. Satoriz a longtemps travaillé sur les marchés ; nous portons beaucoup d’attention à notre offre en fruits et légumes, en produits frais, en matières premières sélectionnées. Nous incitons chacun à faire par soi-même, à cuisiner. C’est notamment ce que tu fais dans Sat’info.

En parcourant de vieux numéros de Sat’info, on s’aperçoit que Satoriz a toujours été concerné par la réduction des emballages. Pourtant, on attend encore la lessive liquide en vrac…
La vente en vrac est vertueuse lorsqu’elle concerne les produits alimentaires solides, elle ne semble pas l’être pour la plupart des liquides. Nous ne souhaitons pas orienter nos clients vers de nouvelles pratiques dont le bénéfice écologique n’a pas été prouvé.

Peux-tu nous expliquer techniquement en quoi la vente de liquides en vrac comporte des incertitudes ?
Reprenons le cas de la lessive liquide. Le client amène son contenant, il est persuadé de faire un acte écologique. Mais il se sert au robinet d’un bidon, et ce bidon est lui-même plus lourd en plastique que la somme des bouteilles qu’il est censé remplacer ! Avant même que le consommateur se soit servi, le bilan est négatif. Certains rétorquent alors qu’il faut renvoyer ces bidons aux fournisseurs. Dans ce cas-là, des camions circulent remplis d’emballages vides… Autre cas, le consommateur se sert au robinet d’une poche souple, présentée telle quelle dans les rayons ou insérée dans un carton, voire une grosse machine. Ce type de poche est fait d’un plastique multicouche qui n’est pas recyclé en France, il finit donc enfoui ou incinéré. Sans compter l’impact de ces grosses machines ultra technologiques, lourdes d’une quantité de métal au bilan carbone plus que conséquent.

 

Il n’y a donc aucun cas ou le bilan est favorable ?
Si, pour les distributeurs d’eau. Ces machines filtrent par osmose inverse une eau qui est captée sur place, ce qui évite son transport. La démarche peut être bonne aussi dans le cas d’une machine qui utilise des contenants rechargeables localement. Nous avons fait la connaissance d’un fabricant de la région de Mâcon qui fournit une machine très bien pensée dans cette optique. Mais on est là dans un contexte géographique favorable où l’on peut servir de l’huile colza locale et du vin de la région. Pour le reste, Il faudra trouver d’autres solutions, nous sommes nombreux à y réfléchir. Le mieux pour l’instant est certainement de préférer les formes solides aux formes liquides pour les lessives, produits vaisselle, shampooings, dentifrices, etc. L’offre à Satoriz commence à devenir conséquente, nous nous y employons !

Et les produits locaux, dans tout ça ?
Toute une nouvelle économie se met en place, c’est très positif ! On voit beaucoup de nouvelles initiatives de magasins d’occasion, de vente de productions locales, malgré le contexte économique difficile. Pour le bio, c’est aussi le cas. Mais à l’échelle d’un magasin, l’offre locale et bio est forcément limitée. D’abord parce que les ceintures agricoles ne sont pas toujours très étendues autour de toutes les villes, en région montagneuse notamment. Ensuite parce que tout n’y pousse pas. Et aussi parce que lorsque l’offre bio est rare, les agriculteurs préfèrent vendre directement leur production sur les marchés, ils ont bien raison ! Satoriz s’efforce d’avancer dans ce contexte, de progresser. Ce sont les responsables de chacun de nos magasins qui sont chargés de trouver des partenaires locaux, ils y mettent beaucoup de cœur.

Bio, c’est bien. Bio et équitable, n’est-ce pas mieux ?
Le bio doit être équitable, au sens large. Pour parler de commerce équitable, on se focalise à juste titre sur la notion de prix payé au producteur, mais un autre critère est tout aussi important, celui d’installer des relations commerciales sur la durée, afin que chaque intervenant puisse compter sur l’autre pour avancer et grandir. Satoriz s’est toujours efforcé de commercer ainsi, nous avons conservé un courant d’affaires avec pratiquement tous les acteurs qui nous servaient déjà il y a 40 ans, agriculteurs ou fabricants. Quand ce n’est pas avec les mêmes personnes, c’est souvent avec leurs enfants ! Mais il est également nécessaire de valoriser les labels qui garantissent cette démarche. Nous nous engageons notamment derrière Biopartenaire. Ce label garantit des aspects qui dépassent la simple notion de prix producteur. Un point clé parmi d’autres : la certification se fait sur des filières, et non pas uniquement sur les produits. Par ailleurs, Biopartenaire construit sa certification avec des engagements contractualisés sur la durée. Enfin, ce label ne se limite pas au commerce de café, cacao, sucre… Biopartenaire certifie des filières françaises comme le blé, les tomates, le soja, des produits laitiers et beaucoup d’autres encore.

On peut avoir l’impression que Satoriz ne joue pas toujours le jeu des nouvelles tendances, des nouveautés… Cette impression est-elle fondée ?
C’est effectivement le cas pour beaucoup de nouveaux soins naturels ou de produits cosmétiques dont la vente ne nous semble pas justifiée. En alimentaire aussi, nous ne nous précipitons pas sur certaines nouveautés qui nous semblent plus relever du marketing que d’un réel progrès. Il peut arriver aussi que nous ayons des doutes sur certaines filières, et qu’un peu de recul soit nécessaire. Prenons l’exemple de la baie de goji bio. Elle a fait son apparition en France au début des années 2000 et il s’en est vendu d’entrée des milliers de tonnes à des prix très élevés. On s’est abstenus d’en proposer chez Sato pendant 7 ou 8 ans. On était étonnés par la rapidité de la mise en place d’une telle filière bio… Bien nous en a pris, car il est apparu qu’elle était douteuse. Mais pendant ce temps, nous avons mandaté notre fournisseur de fruits secs pour qu’il construise dans les règles de l’art une filière de culture et de séchage de la baie de goji, ce qu’il a fait avec brio. Nous avons donc vendu cet excellent produit avec dix ans de retard, mais avec une grande qualité et en respectant nos clients ainsi que l’idée même du bio. En bio, Il faut s’accommoder des rythmes même s’ils sont lents, agir en conscience et avec technique si on veut avoir un résultat à la hauteur de ce qui est attendu au niveau agricole, gustatif, sociétal et environnemental.

Comment interpréter le slogan « Le bio pour tous » ?
Ce slogan a plusieurs niveaux de lecture. C’est d’abord une invitation au bio : faisons-en sorte que le bio soit accessible à tous, puisqu’on en a tous grandement besoin. C’est aussi une invitation à nos clients ou à de potentiels consommateurs : en venant chez nous, vous ne serez pas jugé en tant qu’omnivore, végétarien, crudivore, adepte du sans gluten, client occasionnel ou régulier ; qui que vous soyez, vous êtes bienvenu ! Il y a aussi la notion de prix, bien sûr, mais ce n’est pas la plus importante. L’obsession d’un prix toujours plus bas mène à la destruction de qualité et de valeurs, c’est ainsi que l’agriculture puis notre alimentation se sont détériorées. Le moins cher pour le moins cher, c’est une impasse. Essayer de rendre le bio accessible tout en respectant chacun, c’est une piste d’avenir.

Que dire du niveau de prix à Satoriz ?
Les enquêtes – menées par d’autres que nous – montrent que nos prix sont parmi les plus bas. Cela est dû en premier lieu aux relations de confiance que nous établissons avec la majorité de nos fournisseurs, soit le contraire des rapports de force qui prévalent généralement dans la distribution. La volonté que nous avons de travailler ensemble permet à chacun de donner le meilleur, dans l’intérêt de tous. Autre point fort, Satoriz s’est développé autour de sa ville d’origine, Albertville. Toute notre activité s’est organisée autour de cette unique donnée géographique, d’où une efficacité logistique certaine, à plus faible coût. Mais si nous pouvons proposer de bons prix, c’est aussi parce que Satoriz vit avec une certaine sobriété.

OK pour les bons prix, mais on attend toujours la carte de fidélité !
Pas sûr que tu obtiennes satisfaction… Pour nous, ces cartes de fidélité sont un jeu de dupe. On crée un stress soutenu pour les clients et les caissiers en proposant systématiquement une carte à chaque passage en caisse. On récolte des adresses et des fichiers clients qui sont souvent revendus pour générer de la pub ciblée, on gère un système lourd, et tout ça pour quoi ? Quelques euros de réduction, compensés par une majoration des prix équivalente, puisque tout le monde a sa carte… Satoriz préfère jouer la transparence en réservant les meilleurs prix à tous ses clients, d’entrée. Et si nos clients nous sont fidèles, merci à eux ! Nous espérons que c’est parce que notre offre leur convient, qu’ils apprécient l’ambiance de nos magasins, qu’ils sont bien accueillis par nos équipes, que nos vendeurs les conseillent, les reconnaissent, plaisantent avec eux… Une fidélité qui a un sens.

On a vu apparaître la marque « le bio pour tous » dans les rayons il y a un peu plus d’un an. Quelle est sa raison d’être ?
Il serait inutile de polluer nos rayons avec de nouveaux produits s’ils n’apportaient rien. Mais si on peut mettre notre longue connaissance des filières, notre capacité d’acheter et notre expertise qualitative au service de la conception d’un produit qui mérite d’exister, ça vaut le coup ! D’où notre marque. Cela donne souvent des aliments d’une qualité supérieure, vraiment. Avec l’huile de coco « le bio pour tous », nos huiles de colza ou de tournesol, nos laits végétaux, notre purée d’amande, nous n’avons aucun doute sur le fait que nous avons une qualité optimale, à des prix très engageants. Pour d’autres produits, c’est le rapport qualité prix qui est intéressant, comme pour notre huile d’olive, nos vinaigres de cidre ou balsamique, nos pâtes au blé dur des Pouilles, notre purée de pomme française…

40 ans pour Satoriz et 40 magasins. Un par an, belle régularité !
C’est un peu le hasard des chiffres, et cette progression n’a pas été aussi constante qu’il n’y paraît. Rien n’est vraiment prémédité… Nous ouvrons un magasin lorsque l’occasion se présente et que nous avons suffisamment de talents repérés en interne pour s’en occuper. Mais nous n’avons aucune volonté de développement à tout prix, d’hégémonie, de « stratégie de maillage du territoire » comme nombre de nos concurrents. Nous préférons pousser à notre rythme, sans engrais…

Demain… ?
En créant Satoriz, Georges Quillet a défini une ligne dont tout découle depuis 40 ans. Une matrice. Si on a cette ambiance dans la société, dans les magasins, c’est parce que Georges a d’entrée posé l’idée que le commerce peut être lié avec la vie dans ce qu’elle a de plus sympa : être fier de ce que l’on fait, avoir des convictions, faire bosser les copains, donner sa chance au plus grand nombre et faire en sorte que le travail soit source d’épanouissement. Aodren Quillet perpétue cet état d’esprit aujourd’hui et nous souhaitons tous que ça dure !

Sat’info, on en parle ? C’est toi qui l’as créé ?
Georges l’a démarré avec quelques numéros sous forme manuscrite à la fin des années 1980, puis en version imprimée en 1996. C’était un dépliant.Quand je lui ai suggéré d’ajouter un petit édito, il m’a tout naturellement proposé de le faire. Puis un jour, une cliente nous a écrit au sujet de notre « prospectus » pour nous dire que s’il ne s’agissait que d’imprimer des prix, comme les autres, autant éviter. Bon… Elle avait raison ! J’ai alors pris ma plume en essayant d’y mettre du mien, et je me suis pris au jeu.

Avec pas mal d’infos, et un peu de dérision aussi… ?
J’ai pris conscience avec le temps du pouvoir que donnait Sat’info, car c’était l’un des rares supports à parler du bio en profondeur. La télé et les journaux ne s’y intéressaient pas du tout, on était encore dans une sorte de circuit parallèle… C’était donc de l’info, liée à de l’action parfois, et à l’envie de s’amuser, souvent ! Combaz, peintre attitré de Satoriz qui nous régale de ses couvertures, n’était pas en reste pour railler… Il s’est révélé être un dessinateur humoristique hors pair. Il sévit sans faillir dans chaque numéro depuis plus de 20 ans, chapeau.

Sat’info, ce sont aussi des reportages assez mémorables… Certains t’ont-ils marqué plus que d’autres ?
Chaque visite chez un producteur ou fabricant fut un petit bout d’histoire. Pendant 20 ans, j’ai eu le privilège d’aller un peu partout et de passer quelques heures ou quelques jours de manière parfois intime chez des gens qui ne vivaient pas comme moi. Le fait que ce soit pour restituer dans Sat’info ce que j’apprenais m’a permis de développer des relations d’une qualité que je n’attendais pas. Je chéris toutes ces visites, et pas seulement celles qui se situaient en des contrées lointaines ou prestigieuses.

Un ou deux produits que tu retiendrais, pour finir ?
– Le comté Marcel Petite. Quand il a 6 mois d’affinage, il est très bon. Lorsqu’il en a 16, je m’extasie à chaque bouchée ! Je me permets de suggérer à nos clients de ne pas le rater, quand il y en a…
– Le pain aux noix de la Boulangerie Savoyarde, vraiment très réussi.
– Le vin Artémis, sans sulfites ajoutés. Les vins sans sulfites sont souvent bons, mais peu vieillissent bien. Celui-ci se bonifie pendant cinq ans.

Du pain, du vin, du… très bon fromage d’exception, on est bien ! Merci Jacques !